Très honnêtement, très franchement, et pour le dire vulgairement ; ça me fait chier et bien chier de vivre dans un monde où le plus bien culturel le plus vendu au monde sera vraisemblablement GTA IV. A en croire, tout au moins, les cyniques imbéciles de Libé (j’y reviendrai en fin de billet).
Au début des années soixante, je crois, Elia Kazan expliquait qu’il se lassait de faire du cinéma devant l’évolution artistique d’Hollywood : « je n’ai pas envie de faire du cinéma pour adolescent » disait-il en substance en observant ses pairs. L’émergence spectaculaire d’un Spielberg quelques années plus tard lui donnait raison.
Aujourd’hui le jeux vidéo domine l’économie du loisir qui elle-même a presque exclusivement détourné le cinéma vers un rôle de détente pluri-hebdomadaire (cliquez sur bouton « comédie ») ou d’excitation (cliquez sur rubrique « thriller », etc.).
Avec GTA IV, le basculement vers le jeu semble irrémédiable. Il y a 25 ans, on se traînait Rambo en guise de produit commercial estampillé "violence" avec de jeunes spectateurs mâles qui sortaient des salles en roulant des épaules avec un regard farouche. Nous voici avec un jeu vidéo faisant du consommateur un acteur. Je passe sur les actions du type exécution d’individus, violences sur tel ou tel personnage - actions relevant dans la vie réelle des assises - pour en conclure une seule chose : ce jeu, comme tout support permettant l’expression d’une violence ludique relève d’un fascisme rampant, d’une fascisation des esprits. Il est tout à fait normal, voire structurant, d'écraser des fourmis quand on est petit, c'est un acte d'hyper-puissance, "fascisant" diront les spécialistes. Mais c'est un acte socialement réprimé : "c'est mal". Tout dérape avec la consommation du produit culturel violent encouragée par voie d'affichage : on est dans l'espace public.
GTA IV dit en quelque sorte : « cette société vous empêche de respirer, lâchez-vous sur GTA IV ». Que croyez-vous que disait Hitler en 1923 lors de sa tentatives de putch à ses séides ? Puis en 1933 au peuple allemand lors de la campagne électorale qui l’a amené au pouvoir ? « Cette Europe, ces juifs, ces communistes, ces dégénérés (ça c’est pour les artistes) vous empêchent de respirer ? Lâchez-vous, adhérez au NSDAP, enfilez les bottes et en avant ! ».
Je devine d’ici les objections : je force le trait, j’exagère, je dramatise, etc.
S’il est vrai que les processus ne sont en rien comparables, s’il est vrai que les concepteurs du jeu déploient des trésors d'arguments pour se faire passer pour des rebelles de gauche dans Libé, vous feriez erreur en considérant que le fascisme se réduit à un parti politique nazi ou mussolinien, alors qu’il est un état d’esprit - une pente de l’esprit dirait-on plutôt - où l’individu trouve à exprimer de façon unilatérale et violente sa vision du monde. Le fascisme n'a pas nécessairement besoin d'un chef pour coloniser les mentalités, mais celles-ci, affaiblies, amoindries dans leur capacités critiques, sujettes à écouter et exprimer leurs pulsions, sont ensuite plus enclines à suivre des options dictées par d’autres le moment venu.
On me rétorquera toujours que le joueur de GTA IV ne fait que "s’amuser", qu’au contraire, s’il se lâche ainsi sur son écran, il n’éprouve pas le besoin de taper sur les gens dans la rue. Il existe même une étude expliquant doctement qu’un jeu agressif aurait finalement un effet inhibiteur sur cette violence alors qu’à l’inverse, un adolescent ne jouant pas, pourrait se révéler dangereux. Comparaison est même faite (tout cela est dans Libé !) avec un jeune mass-murder américain qui contrairement aux autres élèves de son collège ne jouait pas à ces jeux. Un seul conseil donc... si vous arrivez dans un lieu sans jeu vidéo violent, soyez sur vos gardes, fuyez tous les adolescents pacifiques qui de fait, deviennent suspects.
Cet encart débile peut donc se lire dans Libé... Libération dont vous avez peut-être vu qu’il avait fait sa une de la sortie de GTA IV. Il faut bien vivre : les jeunes adultes gamers sont manifestement un coeur de cible pour le journal.
Mais je ne lasse pas d’être surpris - et pour tout dire écoeuré - de voir ce que devient ce quotidien. Qu’on partage ou non sa ligne politique, Libé est un journal qui, dans ses gênes, porte le combat contre le fascisme et toute forme de fascisation des esprits. C’est tout de même le journal de Sartre, celui où Foucault et Deleuze s’exprimaient ! Quelqu’un comme Serge Daney, fameux penseur et critique de cinéma, ne pourrait plus écrire une ligne dans ces colonnes en cautionnant une telle couverture sur GTA IV. En tout cas, je n’ose pas l’imaginer. Oui, tout cela m’écoeure.
Allez, je retourne à mon silence, le bruit des consoles devient assourdissant. C’est la guerre.
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